Ce n’est pas un rebondissement, mais plutôt une progression. L’enquête sur la mort des sept moines français du monastère de Tibhirine (Médèa), officiellement enlevés puis assassinés en 1996 par le GIA, enregistre de nouveaux développements.
L'enquête sur l'assassinat des sept moines français du monastère de Tibhirine, enlevés puis assassinés en 1996, est relancée grâce à deux nouveaux témoignages recueillis par le juge d'instruction Marc Trévidic. Le médecin ainsi que le consul de France en Algérie, en poste au moment des faits, apportent deux versions qui contredisent celle de l'ambassadeur français à Alger. Selon le quotidien Le Monde (10 septembre), deux nouveaux témoignages recueillis par le juge d’instruction Marc Trévidic, 44 ans, chargé du dossier des sept moines, viennent contredire un autre témoignage, celui de l’ancien ambassadeur de France en Algérie, Michel Lévêque. Ces deux témoignages donc sont celui du médecin en chef des armées, Tantely Ronoarivoy, médecin de la gendarmerie à l’ambassade de France à Alger en 1996 ainsi que celui de l’ancien consul de France, François Ponge. Ces nouveaux éléments ont été rendus possibles grâce à la levée du secret-défense d’une partie des documents relatifs à cette affaire. Parmi ces documents figurent des fax cryptés transmis par l’ambassade de France à sa hiérarchie. Pour comprendre pourquoi l'enquête progresse, il faut revenir plus de quatorze ans en arrière.
Des cercueils plombés, des corps sans têtes
Le 30 mai 1996, les corps, des sept moines, enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, ont été retrouvés au bord d’une route de Médéa. Le lendemain, l’ambassadeur Michel Lévêque, l’archevêque Tessier, le consul de France, le médecin de l’ambassade, Jean Amédée, un des moines du monastère qui a échappé à l’enlèvement, ainsi que deux autres religieux, se rendent à l’hôpital militaire d'Ain Nadjaa pour procéder à l’identification des dépouilles. Sur place, le colonel qui dirige cet établissement leur révèle que les cercueils, plombés, ne contiennent que les têtes, les corps n’ayant jamais été retrouvés.
Les constatations de l'ambassadeur de France en Algérie
Le 2 juin 1996, l’ambassadeur Michel Lévêque rédige une note de deux pages à sa hiérarchie pour faire part des constations faites par « le médecin de la gendarmerie de l'ambassade qui m’avait accompagné ». Ces constations indiquent que « les boites osseuses ne portaient aucune trace de projectile » et que la trace d’une fracture particulière sur l’un des crânes laisse « à penser que les décapitations ont été effectuées par une arme blanche et lourde. ». En conclusion de sa note, l’ambassadeur écrit : « Les différentes constations visuelles effectuées par le médecin de la gendarmerie conduisent à penser que le décès des moines pourrait remonter à une période située entre le 16 et le 21 mai (date de la revendication de l’assassinat des moines par le GIA). Entendu en qualité de témoin le 12 avril 2007 par le juge Jean Louis Bruguière, en charge de l’enquête avant de la confier à Marc Trévidic, Michel Lévêque avait fait des déclarations qui abondaient dans le sens de sa note du 2 juin 1996. Or, deux nouveaux témoignages viennent contredire cette version. D’abord celui du médecin de l’ambassade, Tantely Ronoarivoy, spécialisé dans la chirurgie maxillo-faciale, âgé de 26 ans à l’époque.
Le médecin de l'ambassade de France à Alger apporte un autre son de cloche
Tantely Ronoarivoy a été entendu pour la première fois le 24 juin 2010 par le juge Marc Trévidic. Au magistrat, il affirme ne pas avoir élaboré les constatations rapportées par l’ambassadeur. « Je ne me souviens pas avoir donné à l’ambassadeur ces indications qui paraissent très précises et très techniques », affirme-t-il dans le procès verbal auquel Le Monde a eu accès. « Je n’ai pas donné l’indication sur la datation de décès, car je ne suis pas médecin légiste », ajoute-il. Dans sa déposition, le médecin souligne également que l’ambassadeur lui avait demandé de garder secret l’absence des corps dans les cercueils. L’autre témoignage qui contredit la note de Michel Lévêque est celui de François Ponce. Auditionné le 24 août dernier, l’ex-consul apporte au autre son de cloche. Très distinct. « Je lui ai posé la question (au médecin, NDLR) de la date de décès, il n’a pas pu me répondre. Je ne souviens pas d’autres questions en ma présence», affirme-t-il au juge d'instruction. Qui dit donc vrai? L'ambassadeur ou le médecin et le consul?
Le général Rondot bientôt auditionné de nouveau
Ces deux nouveaux témoignages, s’ils ne sont pas de nature à faire toute la lumière sur cette affaire qui empoisonne encore aujourd’hui les relations entre Paris et Alger, ils devront en revanche inciter le juge à pousser davantage ses investigations. Ce l’est d’autant plus vrai que le magistrat compte faire entendre le 27 septembre prochain un autre acteur lié à cette tragédie, le général Rondot, numéro deux de la DST (Direction de la surveillance du territoire) à l’époque des faits. Personnage clé dans cette affaire, le général Rondot, déjà auditionné en décembre 2006, avait noué des contacts directs avec de hauts responsables des services secrets algériens au moment de l’enlèvement et de la captivité des sept trappistes.
La bavure de l'armée algérienne selon Buchwalter
L’affaire des sept moines trappistes a été relancée en juin 2009 lorsque le général François Buchwalter, ancien attaché militaire à l’ambassade de France à Alger, avait apporté un témoignage inédit et décisif sur la manière avec laquelle les sept religieux aurait été tués. Dans sa déposition faite au juge Trévidic, Buchwalter avait évoqué une possible bavure de la part de l’armée algérienne. Celle-ci aurait mitraillé, lors d’un raid militaire, le bivouac où auraient été détenus les moines. Quelques jours après les obsèques de ces derniers, un officier algérien fait part à l'attaché militaire français d'une confidence recueillie auprès de son frère qui commandait l'une des deux escadrilles d'hélicoptères affectées à la 1er région militaire de Blida. «Son frère pilotait l'un de deux hélicoptères lors d'une mission dans l'Atlas blidéen, entre Blida et Médéa, racontait Buchwalter au magistrat. C'était donc une zone vidée et les hélicoptères ont vu un bivouac. Comme cette zone était vide, ça ne pouvait être qu'un groupe armé. Ils ont donc tiré sur le bivouac. Ils se sont ensuite posés, ce qui était assez courageux car il y aurait pu avoir des survivants. Ils ont pris des risques. Une fois posés, ils ont découverts qu'ils avaient tiré notamment sur les moines. Les corps des moines étaient criblés de balles. Ils ont prévenus par radio le CTRI (Centre territorial de recherche et d'investigation, NDLR) de Blida.»
Pour les autorités algériennes, l'affaire est déjà entendue dans la mesure où le rapt puis l'assassinat des sept religieux a été officiellement revendiqué par le groupe islamique armé (GIA), à l'époque dirigé par Djamel Zitouni. Pour la justice française, le dossier est loin d'être clos.


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